Le Baiser de l'hôtel de ville de Robert Doisneau, la Migrant Mother de Dorothea Lange, les montagnes du Yosemite d'Ansel Adams. Ces photographies comptent parmi les plus célèbres jamais prises, et toutes ont un même point commun : le noir et blanc.
Derrière ces images reviennent toujours les mêmes noms. Ils sont considérés parmi les plus célèbres photographes du noir et blanc : Cartier-Bresson, Doisneau, Capa, Lange, Adams, Salgado, Kenna, Erwitt. Huit auteurs qui ont pris le noir et blanc pour matière, l'ont sublimé chacun à sa manière et en ont fait une signature reconnaissable au premier regard.
Je vous propose de partir à la rencontre de leur art, de découvrir ce qui les distingue et ce que nous pouvons en apprendre pour notre propre pratique de la photographie noir et blanc.
Le phare du Four sous la tempête, l'une de mes photographies noir et blanc en édition limitée. © Loïc DelplanqueHuit photographes célèbres du noir et blanc
Je vais vous présenter huit photographes qui se sont tous distingués dans la photographie noir et blanc. Chacun dans son style a marqué la discipline de son empreinte, avec une signature qui lui est propre, et c'est ce que nous allons tenter de déchiffrer ici.
Henri Cartier-Bresson
Henri Cartier-Bresson — Kimura Ihei, CC0.Henri Cartier-Bresson est considéré comme un pionnier de la photographie de rue. Il rêvait d'être peintre et a appris la composition auprès d'André Lhote. Je trouve que cela se ressent dans ses photographies. Derrière chacune de ses photographies il recherchait la spontanéité, ce qu'il qualifiait d'instant décisif. Cette fraction de seconde où tout se conjugue entre son sujet et la géométrie des lieux. Il disait d'ailleurs que photographier, c'est aligner sur une même ligne de mire la tête, l'œil et le cœur. Ses images étaient prises sur le vif avec son Leica, sans pose ni flash. Il ne recadrait jamais ses tirages : tout devait être en place dès la prise de vue.
Derrière la gare Saint-Lazare, prise à Paris en 1932, en est un parfait exemple. On y voit un homme suspendu au-dessus d'une flaque, et son reflet répond exactement à sa silhouette. En 1947, il fonde l'agence Magnum avec Robert Capa. On le surnomme l'œil du siècle.
Robert Doisneau
Robert Doisneau, 1975 — Wolfgang H. Wögerer, CC BY 3.0 (recadré).Robert Doisneau est l'une des grandes figures de la photographie humaniste, ce courant français d'après-guerre qui prend pour sujet la vie des gens ordinaires. Avant la photographie, il a été graveur-lithographe, puis photographe industriel aux usines Renault. Il y pose déjà un regard attendri sur le quotidien des ouvriers. Doisneau se définissait comme un pêcheur d'images. Il flânait dans les rues de Paris avec son Rolleiflex, à l'affût d'un petit geste, d'une scène tendre ou d'un détail cocasse. Ses sujets, ce sont les enfants, les amoureux, les cafés et les trottoirs des quartiers populaires. Il appelait ça le merveilleux du quotidien.
Et pourtant, sa photo la plus connue, Le Baiser de l'hôtel de ville (1950), ne doit rien au hasard. Loin d'être un instant volé, la scène a été posée : le magazine américain Life lui avait commandé un reportage sur les amoureux de Paris, et Doisneau a fait jouer deux jeunes comédiens du cours Simon. Vendue à des centaines de milliers d'exemplaires en affiche, elle est devenue le symbole du Paris amoureux.
Robert Capa
Robert Capa en Chine, 1938 — Rijksmuseum, domaine public.Robert Capa est sans doute le plus célèbre photographe de guerre du XXe siècle. Hongrois émigré à Paris, il s'appelait en réalité Endre Friedmann et a pris le pseudonyme de Robert Capa pour mieux vendre ses images. Sa règle tenait en une phrase : « Si tes photos ne sont pas assez bonnes, c'est que tu n'es pas assez près. » Pour un photographe de guerre, être plus près voulait dire risquer sa vie. Capa a couvert cinq conflits, de la guerre d'Espagne à l'Indochine, toujours au plus près des combats. C'est en Espagne, en 1936, qu'il se fait connaître avec Mort d'un soldat républicain, un homme saisi à l'instant où une balle le frappe.
Le 6 juin 1944, il débarque avec la première vague de soldats sur la plage d'Omaha, sous le feu allemand. Ses photos du Débarquement sont floues, car prises à la hâte dans l'eau et sous le feu. En 1947, il cofonde l'agence Magnum avec son ami Cartier-Bresson. Il meurt en 1954 en Indochine, en sautant sur une mine, son appareil à la main. Il n'a jamais été aussi près de son sujet, et l'a payé de sa vie.
Dorothea Lange
Migrant Mother, Dorothea Lange, 1936 — Library of Congress, domaine public.Dorothea Lange, qui a photographié toute sa vie en noir et blanc, est l'une des grandes figures de la photographie documentaire. Enfant, la poliomyélite lui laisse une démarche claudicante et le sentiment d'être mise à l'écart, une expérience de l'exclusion qui la rendra attentive, toute sa vie, à ceux que la société oublie. Lange débute comme portraitiste dans son studio de San Francisco, où elle apprend à créer un lien avec chaque personne qu'elle photographie. Quand la Grande Dépression jette des milliers de familles sur les routes, elle part à la rencontre de ces chômeurs et de ces paysans ruinés. Sur eux, elle pose un regard de vérité et d'émotion. Engagée par la Farm Security Administration, elle documente cette misère et distribue ses images gratuitement à la presse.
Sa photo la plus connue, Migrant Mother, est née presque par hasard, en 1936. Ce jour-là, Lange rentrait chez elle après un mois sur les routes. Elle dépasse un panneau « camp de cueilleurs de pois », roule encore une trentaine de kilomètres, puis fait demi-tour, poussée, dit-elle, par un instinct plus fort que la raison. Dans ce camp de Nipomo, en Californie, elle s'approche d'une mère de trente-deux ans, épuisée au milieu de ses enfants, et fait cinq prises, de plus en plus près. Cette photographie est devenue le symbole de la Grande Dépression, et sa publication a poussé le gouvernement à envoyer des vivres au camp.
Ansel Adams
Ansel Adams à Big Sur, 1980 — Los Angeles Times / UCLA Library, CC BY 4.0.Ansel Adams est sans doute le plus célèbre photographe de paysage du XXe siècle. Pianiste de formation, il découvre Yosemite adolescent et passera plus de cinquante ans à photographier les montagnes de l'Ouest américain en noir et blanc. Sa signature, c'est la visualisation : il décidait à quoi ressemblerait son tirage final avant même de déclencher. Pour y parvenir, il met au point avec Fred Archer le Zone System, une méthode qui découpe la gamme des gris en onze valeurs et lui donne la main sur chaque ton de l'image. Pour lui, le tirage n'était pas une copie du négatif mais son interprétation, résumée d'une formule célèbre : le négatif est la partition, le tirage en est l'interprétation.
Sa photo la plus connue, Moonrise, Hernandez, date de 1941. Ce soir-là, Adams roule sur une route du Nouveau-Mexique quand il aperçoit la lune au-dessus d'un village, des croix blanches dans un cimetière au premier plan. Il arrête la voiture, monte sa chambre grand format sur le trépied, mais ne retrouve pas son posemètre. Il calcule alors l'exposition de mémoire, à partir de la luminance de la lune qu'il connaissait par cœur, et n'a le temps que d'une seule prise avant que la lumière ne change.
C'est, de loin, mon photographe préféré. Au-delà de son talent, ce que je retiens de lui est plus personnel : il m'a déculpabilisé sur un aspect de la photographie longtemps critiqué à tort, la retouche. Pour moi, elle fait partie intégrante de la photographie, et plus encore de la photographie d'art. Je ne considère pas mon travail achevé sans cette dernière étape. C'est le prolongement artistique de mon intention, et le moment où je m'amuse le plus.
Sebastião Salgado
Sebastião Salgado — [auteur] / Agência Brasil, CC BY 3.0 BR.Sebastião Salgado est l'un des plus grands photographes documentaires de son temps. Il a travaillé presque exclusivement en noir et blanc. Avant d'épouser la carrière de photographe, il était économiste, un parcours qui a nourri son regard sur les inégalités du monde et sur ceux qui les subissent : les ouvriers, les migrants, les laissés-pour-compte. Pour les photographier, il partageait leur vie pendant des semaines, parfois des mois. Il disait d'ailleurs : « Ce que j'ai photographié, je l'avais d'abord vécu. » De cette proximité sont nées des images puissantes, qui rendent leur dignité aux plus démunis.
Son reportage le plus célèbre est celui de la mine d'or de Serra Pelada, au Brésil, en 1986. Pendant trente-cinq jours, il photographie des milliers d'orpailleurs couverts de boue, qui grimpent le long d'échelles de bois hors d'une gigantesque fosse. Ces images le rendent célèbre dans le monde entier. En 1994, après avoir couvert le génocide rwandais, Salgado s'effondre, épuisé par tout ce qu'il a vu. Il revient alors sur les terres de son enfance, au Brésil, et y replante avec sa femme Lélia plus de deux millions d'arbres, jusqu'à faire renaître une forêt entière.
Michael Kenna
Michael Kenna — portrait par Matteo Colla, 2017, CC BY-SA 4.0.Michael Kenna est l'un des grands paysagistes contemporains, dont les photographies sont toujours en noir et blanc. Né en 1953 dans une ville industrielle du nord de l'Angleterre, il passe sept ans au petit séminaire et songe un temps à devenir prêtre, avant de se tourner vers l'art. Sans doute cette enfance faite de patience et de recueillement a-t-elle façonné son rapport au temps, qui est au cœur de toute son œuvre. Car ce qu'il cherche, ce n'est pas tant le paysage lui-même, que le temps qui le traverse.
Là où la plupart des photographes recherchent des conditions optimales, Kenna travaille à l'aube, la nuit ou dans la brume, avec des poses qui durent parfois plusieurs heures. Ne subsiste alors que l'immobile, le paysage face au temps qui passe. Kenna réalise ensuite ses tirages lui-même et les retravaille longuement. Le réel, au fond, ne l'intéresse pas, et en cela je le rejoins : ce n'est pas la scène qui compte, mais la temporalité, dont il fait sa matière. La même patience se retrouve dans sa manière de travailler, puisqu'il revient inlassablement sur les mêmes lieux, la centrale de Ratcliffe pendant près de vingt ans, les jardins de Le Nôtre ou le Mont-Saint-Michel. En 2022, il a fait don de toutes ses archives à l'État français.
Elliott Erwitt
Elliott Erwitt — portrait par Alessio Jacona, 2014, CC BY-SA 2.0.Elliott Erwitt est un photographe de rue de l'agence Magnum, célèbre pour l'humour de ses images en noir et blanc. Né en 1928 près de Paris, de parents russes, il grandit en Italie avant d'émigrer aux États-Unis. En 1953, Robert Capa l'invite à rejoindre Magnum, dont il deviendra plus tard le président. Erwitt s'inspirait du quotidien et s'en amusait avec tendresse, saisissant le comique et l'absurde de ces scènes.
Ses sujets favoris étaient les chiens, qu'il photographiait avec la même malice qu'il portait aux hommes. « Ils me rappellent les gens, disait-il, mais avec plus de poils. » Sa photo la plus connue, prise à New York en 1974, montre un minuscule chihuahua en pull, planté entre les bottes d'une passante et les pattes d'un dogue allemand. Erwitt a aussi couvert des sujets plus graves, comme la joute entre Nixon et Khrouchtchev dans une cuisine de Moscou, ou Jacqueline Kennedy en deuil aux funérailles de son mari. Il s'est éteint à New York en 2023, à quatre-vingt-quinze ans.
Ce que ces maîtres nous apprennent
Ces photographes qui n'ont en apparence rien en commun partagent pourtant un même dénominateur : leur style. Cinquante ans plus tard, une image de l'un d'eux reste immédiatement identifiable. C'est cela que nous devons retenir, et c'est vers cela que je vous invite à tendre.
Le noir et blanc fut le support de leur pratique artistique, leur œil de photographe le moteur de leur œuvre. Chacun, à sa manière, a su se singulariser et s'affirmer dans son domaine. C'est ce regard, l'œil du photographe, qui fait toute la différence, et celui-ci se travaille.
C'est en cherchant votre propre écriture que vous pourrez, vous aussi, espérer devenir photographe d'art. Ce travail, je l'ai moi-même entrepris il y a des années, et je suis moi aussi sur cette voie passionnante, l'œuvre d'une vie qui ne s'achève jamais vraiment. Je vous invite à en découvrir une petite partie au travers de mes tirages d'art en édition limitée.
Questions fréquentes sur les photographes noir et blanc
Quel est le photographe noir et blanc le plus célèbre ?
Il n'existe pas de réponse unique, mais deux noms reviennent plus que tous les autres : Henri Cartier-Bresson, inventeur de l'instant décisif et cofondateur de l'agence Magnum, et Ansel Adams, référence absolue du paysage en noir et blanc. Robert Doisneau et sa Migrant Mother pour Dorothea Lange comptent aussi parmi les images les plus reconnues au monde.
Le Baiser de l'hôtel de ville de Doisneau est-il une photo posée ?
Oui. Contrairement à ce que l'on croit, cette image n'a pas été prise sur le vif. Le magazine Life avait commandé à Robert Doisneau un reportage sur les amoureux de Paris, et il a fait poser deux jeunes comédiens du cours Simon.
Qu'est-ce que l'instant décisif de Cartier-Bresson ?
C'est la fraction de seconde où tous les éléments d'une scène s'organisent parfaitement dans le cadre. Cartier-Bresson guettait ce moment précis pour déclencher, puis ne recadrait jamais ses images : tout devait être juste dès la prise de vue.
Comment devenir photographe d'art en noir et blanc ?
Tout commence par le regard : apprendre à voir différemment, développer une intention et construire une écriture personnelle, image après image. Le matériel vient bien après. C'est justement ce que je partage dans mon guide, Devenir photographe d'art.
Vous l'avez vu tout au long de cet article : ce qui distingue ces photographes, c'est leur regard et la construction, au fil du temps, de leur propre style photographique. Or ce regard se construit, c'est un long chemin difficile pour lequel je me propose de vous aider.
C'est pour cette raison que j'ai écrit un guide. J'y ai réuni ce que j'ai appris au fil des années et que j'aurais aimé lire à mes débuts : apprendre à voir différemment, développer son intention, trouver l'écriture qui n'appartiendra qu'à vous.
Que vous débutiez ou non dans la photographie d'art, il est fait pour vous accompagner sur ce chemin.












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